Bien être, bonheur, guérison et autres joyeusetés allergènes…

Bien être, bonheur, guérison. Ces mots là, c’est comme le pollen et le gluten, à force d’être pollués, modifiés et exploités, je les digère mal.

 

Je profite du débat lancé par la sortie du livre Happycratie pour déposer un petit mot.

Vous pouvez le lire sur la première page de mon site que je ne suis pas une fervente supportrice des thérapies miracles. Plus d’un patient a fait demi tour devant mon refus à traiter une dépression, une rupture, une émotion, un mode relationnel par «3 séances d’hypnose » comme on mettrait un pansement sur une plaie. Plus d’un ont été déçus par ma réponse à la question: « qu’est-ce qu’il faut faire ? Vous n’auriez pas un truc ? ». Aujourd’hui, j’ai même un très gros problème avec le mouvement du bien-être, les recettes du bonheur, et autres joyeusetés des solutions miracles à notre humanité (si le rayon développement personnel de votre librairie vous laissait encore douter qu’être Humain n’est pas une maladie…). Du coup, ce que je vais dire ne va pas être très populaire ni très vendeur. Allez c’est parti !

 

Je n’ai pourtant pas de problème avec le fait de vouloir être heureux. Je suis juste très irritée par la manière dont c’est utilisé. Voici le règne de la psychologie positive et des thérapies alternatives éclair ! « Si vous n’etes pas positifs et optimistes, vous avez un problème. Le bonheur est une normalité ! »´

Ginette Paris nous dit avec force « La psychologie est rabaissée par les facilités du New Age, par les naïvetés des gourous du développement personnel, par les illusions d’un chamanisme pour touristes (le narcotourisme) et par une pseudo-spiritualité qui se vend comme la diète à la mode. Personne ne choisit un beau matin de devenir plus conscient et de démarrer un processus d’individuation. On le fait parce qu’on est brisé et qu’il faut «changer de niveau», comme le font les humains depuis toujours lorsque confrontés à un trauma collectif, guerre, glaciation, famine, épidémie. » GINETTE PARIS « au delà de la honte et de l’orgueil ».

MERCI !! Ça a été tellement bon de la lire.

et Voici la 4ème de couverture du livre Happycratie de Edgar Cabanas et Eva Illouz :
« Le bonheur se construirait, s’enseignerait et s’apprendrait : telle est l’idée à laquelle la psychologie positive prétend conférer une légitimité scientifique. Il suffirait d’écouter les experts et d’appliquer leurs techniques pour devenir heureux. L’industrie du bonheur, qui brasse des milliards d’euros, affirme ainsi pouvoir façonner les individus en créatures capables de faire obstruction aux sentiments négatifs, de tirer le meilleur parti d’elles-mêmes en contrôlant totalement leurs désirs improductifs et leurs pensées défaitistes. Mais n’aurions-nous pas affaire ici à une autre ruse destinée à nous convaincre, encore une fois, que la richesse et la pauvreté, le succès et l’échec, la santé et la maladie sont de notre seule responsabilité ? Et si la dite science du bonheur élargissait le champ de la consommation à notre intériorité, faisant des émotions des marchandises comme les autres ? »

Encore une fois, MERCI !!!

Des experts et des livres qui listent les recettes du bonheur ou d’une sexualité normée . « Une simple to do list…sommes nous bêtes ? Que n’y avons nous pas pensé !? »
Je devrais dire ça à mes patients. « Il suffit de….et y’a qu’à….. pis voilà! »
😑

Bien sûr que nous sommes en partie responsables de notre façon de marcher notre chemin de vie, mais pas entièrement et ce n’est pas facile de travailler sur cette part de responsabilité ! Et ne nous sommes pas coupables de ne pas être heureux ! Il ne suffit pas de Faire…

Il y a plus de 7 ans, j’entendais une connaissance me dire « je ne comprends pas, j’avais pourtant fait un soin chamanique pour ma blessure d’abandon! ». J’ai été fortement marquée par la conviction de cette femme qu’une blessure structurelle pouvait être effacée par quelqu’un d’autre qu’elle et en une séance. C’était effrayant de voir que le message collectif qui était en train de passer, était que nos chemins de vie devaient absolument être guéris, et qu’en plus cela pouvait se faire en une séance. De chamanisme qui plus est, soyons exotiques, ça passe mieux. Nos blessures personnelles devenaient des brèches exploitables par le marketing du bien être et l’illusion du consommable, cachant un dysfonctionnement institutionnel et collectif énorme.

 

J’ajouterai un Autre problème en lien avec cette vague du marketing du bien être: Aujourd’hui on peut voir des personnes revenir d’Amazonie se dire chaman parce qu’elles ont eu des visions avec des plantes psychotropes (ce qui est la fonction de ces plantes ceci dit…) ou parce qu’elles ont fait un stage de 2 jours de construction de tambour , des personnes animer des constellations familiales sans aucune base de formation en psychogenealogie ni travail perso, d’autres devenir thérapeute émotionnel/psychoenergeticien et j’en passe en moins de temps qu’il n’en faut pour traverser la Seine, d’autres encore être prof de yoga en étant formées 10 jours et sans pratiquer soi même depuis bien longtemps …

Bienvenue dans le commerce du développement personnel et du domaine bien être. Bienvenue dans le monde où les diverses thérapies promettent EFFICACITÉ et RAPIDITÉ sans effort et pour un confort absolu. Un monde qui parle de SOLUTIONS plutôt que d’exploration, d’accompagnement et de traversée. Le chant des sirènes qui nous susurrent derrière ces recettes miracles et formations accélérées « POUVOIR, FACILITÉ et RECONNAISSANCE » est bien enivrant.

Bienvenue dans un monde où lorsque le collectif exprime un mal être grandissant, un dysfonctionnement de plus en plus inquiétant de notre société, on l’utilise et on y répond par un marketing du bonheur !
Les premières victimes sont celles qui souffrent et qui cherchent à sortir la tête de l’eau, et certains finissent par confondre besoin personnel et vocation. « J’ai besoin d’aller bien alors je deviens thérapeute. » Ceux et celles qui en voulant sortir d’une société basée sur la performance et l’automatisation finissent par utiliser les mêmes règles ou jouer le même jeu initial mais juste en changeant de domaine d’emploi: le bien être. Pas de souci, il suffit de passer commande:

Voici alors la palanquée de formations courtes où en 5 jours vous êtes formés à l’hypnose, en 1 week-end aux massages, en 3 mois à la sophrologie (pour info, les premières formations en sophrologie étaient de 3 ans!), en 1 an à une forme de psychothérapie. Voici les promesses magiques de bonheurs garantis: en 3 séances, vous guérissez de votre rupture, en 10 vous regagnez confiance en vous ! C’est tellement simple qu’on a envie d’y croire ! Qui ne rêve pas de ne plus souffrir dans son travail et d’offrir aux autres ce dont on a en réalité tellement besoin ? Qui ne rêve pas que l’être humain soit tellement simple qu’il suffirait de le réparer comme une machine à l’aide d’une application ? Combien de thérapeutes finissent en dépression parce que ces formations les envoient au casse pipe ? Combien de patients finissent plus brisés encore en passant de thérapies en thérapies diverses qui promettent monts et merveilles ? Voila comment ces métiers finissent par être dévalorisés par un marchandage du bien être.

Bien sûr, les formations et les diplômes ne font pas tout, loin de là, et le potentiel humain non plus s’il n’est pas valorisé et guidé par un apprentissage. Mais ce n’est pas le débat. Je parle du chemin que prend notre rapport au bien être.

Nombreux et nombreuses sont mes collègues à constater, à voir échouer dans nos cabinets des personnes culpabilisées et remplies de ces nouvelles croyances limitantes, souffrantes. « S’il m’est arrivé cela, c’est que je l’ai attiré ! » Voila comment résumer des fonctionnements profonds réels en une équation bâclée et blessante !

Et si je me permets ces quelques mots, ce n’est pas en observant tout cela de l’extérieur. J’ai failli moi même y laisser des plumes bien souvent, en faisant des détours par ces marchands de miracles et de bonheur. Cela demande une vigilance permanente. Je me suis pété les dents personnellement et professionnellement dans ces vieux paradigmes du FAIRE et du FAIRE VITE et PRODUCTIF. J’y ai fait des rencontres sublimes, mais rares. Bah oui, ça n’existe pas le supermarché du bien être avec une production de masse en série de bons thérapeutes et accompagnants (quel que soit leur domaine). Ceci dit, chaque gourou auto proclamés et chaque formations casse-gueule que j’ai côtoyés m’ont appris à coup de baffe et ont renforcé la conviction que je partage ici. Rappelons nous, pour ceux qui diraient que les chamans par exemple n’avaient pas de diplôme, qu’ils étaient formés des années et des années par des mentors avant de prendre leur place dans leur tribu en tant qu’homme médecine. Ils passaient par de multiples initiations, certes que la vie nous balance aussi. J’ai d’ailleurs eu et ai encore des accompagnants qui n’avaient pas de formation classique mais qui avaient été profondément initiés par la vie et longuement formés par des mentors. Le problème est bien sur la consommation et la croyance que tout peut s’acquérir vite et facilement. Et ce besoin d’ultra confort qui nous mène droit dans le mur.

Le message pervers de ce milieu émergent du bien être c’est: être formé le plus vite possible non pas sur du savoir être , mais sur des outils (magiques bien sûr)… Répondre à la demande ( Voila un vocabulaire bien économique) des patients, trouver la solution, la technique miracle, le bouton sur lequel appuyer. Le parfait mode d’emploi pour glisser vers le charlatanisme, le burn out, le tapinage thérapeutique de celui qui fera le plus de merveilles. L’objectif, la performance étant bien évidemment…le Bonheur. Et la reconnaissance. Le sien ou celui de ceux qu’on accompagne.

Le bonheur. Ce concept tyrannique passé d’idéal, de quête à quelque chose de normal et DÛ…c’est la télé qui le dit…et si c’est la merde dans votre vie et dans la société, c’est que vous ne faites pas preuve de bonne volonté, dites donc !

Bref. Pour être passeur, il me semble qu’il faut être passé, et on accompagne l’autre à la profondeur de ce que l’on a soi même passé. Les techniques sont intéressantes mais ne valent rien sans le chemin. Je crois tellement en l’accompagnement thérapeutique que je ne peux être qu’indignée par ce qu’on en fait aujourd’hui et l’image qu’on lui donne avec ce business du bonheur et du bien être.

Je crois en l’humain et en toute sa complexité, sa richesse, sa profondeur. Je crois en la vie qui enseigne avec puissance bien plus qu’un livre. Je crois en l’implacable et mystérieux projet de l’inconscient, du Soi qui nous mènent sur le chemin dont nous avons besoin au delà des souhaits de notre tête et de nos conditionnements. Je crois aussi à la nécessité de pleurer, de payer ses dettes de larmes comme dit Malidoma Somé, d’embrasser ses émotions dans un monde qui nous les présente comme une pathologie ou une hypersensibilité ! Vous pleurez ? Bienvenue chez les humains, vous êtes encore vivants et faites partie de ceux qui sentent ! Et qui sentent que ça va mal ! Je crois en ce mouvement fondamental et essence de toute chose de vie-mort-vie, de vague, de deuil, de joie, de désespoir, de paradoxes avec lesquels nous devons danser, à travers lesquels nous avons à passer.

Je crois que le travail de thérapeute n’est pas de répondre à des demandes irréalistes de bonheur et de confort absolu, de non souffrance, mais d’apprendre à l’autre à traverser la Vie telle qu’elle a décidé de se présenter, de trouver son propre point d’équilibre.

J’ai peur des coachings qui établissent la croyance que nous décidons totalement de notre vie, que tout ne dépend que de nous, se fourvoyant dans l’illusion de l’ego tout puissant. J’ai peur de ces thérapies news âges qui poussent comme des champignons brandissant des illusions cruelles aux gueules cassées de la vie, passant de techniques en techniques, de thérapeutes en thérapeutes, comme on change de régimes ! Je crois en des apprentissages et enseignements longs de qualité et des chemins de vie qui construisent des professionnels sérieux qui osent le JE NE SAIS PAS.

Je crois aux transformations profondes, miraculeuses, essentielles mais n’en attribuent jamais la cause à une technique, mais bien à une cuisson alchimique, une recette parfaite avec les ingrédients parfaits: timing, accueil, écoute, action, crise, rencontre, déclencheur, intentions…mais c’est toujours la vie qui s’en charge. Je crois au droit au bonheur comme au droit au malheur. Je crois que notre quête d’être heureux est humaine, qu’elle nous fait grandir comme elle peut nous mener à notre perte.

Le mal du siècle sera sans doute l’ego spirituel, la spiritualité fast-food et la formation thérapeutique éclair… le discernement et la conscience seront nécessaires pour ne pas errer dans les pièges de la consommation thérapeutique et spirituelle, autant pour les thérapeutes qui voudraient répondre à la demande pressante du confort absolu des patients, que pour les personnes en demande d’accompagnement.

« La vie est un mystère à vivre, non un problème à résoudre. » (Bouddha et bien d’autres…)

Julie GILLE